Drôle de printemps

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10.00 

Jusqu’à ce drôle de printemps, j’avais toujours tenu serré le précepte selon lequel un atelier d’écriture exigeait la présence physique de tous les participants. Les visages, les regards, les sourires, me guidaient et me rassuraient. Je déclinais des phrases comme des petits rectangles d’un nuancier improvisé, guettant ainsi dans les regards de ceux qui m’écoutaient, la couleur exacte qui convenait à chacun. Répéter ainsi une phrase « sur tous les tons voisins » en guettant celle qui serait la mieux entendue, la confiance que trahiraient un mouvement de tête, un jeu de regards, une audace à parler et à s’enthousiasmer. Depuis maintenant presque quinze ans, je suis fier de dresser ainsi des tables pour huit ou dix convives le temps que dure un feu de bois et de créer ainsi dans ces parenthèses arrachées à des vies plurielles, parfois âpres, mutiques, blessées, une communauté qui, au sens le plus exigeant du verbe, « s’entend ».

Le confinement de ce printemps a fait battre devant moi la plus ordinaire de nos fenêtres d’aujourd’hui, celle d’Internet et des écrans. Comme énormément de mes contemporains, c’est à son carreau que je passe le plus clair de mon temps intellectuel, mais j’avais jusqu’alors refusé d’en faire ce que le confinement m’a suggéré d’en faire : la table, la parenthèse, le feu de bois auxquels j’aimais convier ceux dont la vie a parfois besoin d’écriture.

Le 15 mars 2020, j’ai proposé à des dizaines de personnes de nous retrouver sur Internet. Je savais que je perdrais ainsi bien des choses, et par-dessus tout, ce voile de bienveillance qui nappe ou finit toujours par napper la table d’écriture. Ayant choisi de n’échanger que par messages et pièces jointes, je perdais aussi les visages, les signes de consentement et devais trouver un équivalent à mes phrases tâtonnantes comme le chemin coloré d’un nuancier. Mais j’étais tout excité de conquérir deux nouvelles libertés : celle de ne pas limiter le nombre de participants ni de me soucier de la géographie. Un troisième bonheur m’était encore inconscient. J’y reviendrai.

56 personnes ont répondu favorablement. 54 personnes ont, contre les vents parfois décourageants du contexte, l’actualité morbide de ces semaines, commencé à travailler. 52 sont allées jusqu’au terme de notre contrat implicite.

Mes consignes, je les avais formulées dans un message assez long mais limitons nous ici à cet extrait essentiel : décrivez ou évoquez en une page environ un instant de plénitude, une jouissance, une extase, un grand bol d’oxygène… Appelez-le comme vous voulez. J’insiste sur deux aspects : ce sera un souvenir et donc un vécu. Et ce fut une fois.

J’avais joint deux extraits de livres en exemple qui ne me quittent guère et qui, de manière implacable, pointent un magnifique paysage de référence. Un, était extrait du roman de Stig Dagerman, L’Enfant brûlé, l’autre, de la pièce Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce. Chacun à sa manière rend compte d’un instant. Ce n’est pas forcément un instant de bonheur mais tous deux restituent une intensité exemplaire ; nous convainquent de la singularité et de la non reproductibilité des vécus qu’ils décrivent.

Très vite, réunir en un livre l’ensemble de ces textes est devenu une évidence. Avant même de nous donner un objectif littéraire (la quête des singularités les plus aiguisées), je pressentais l’intérêt « sociologique » qu’il y aurait à publier ce recueil. C’est d’ailleurs un vieux rêve chez moi : faire écrire le plus grand nombre possible de mes contemporains sur des thèmes intimes et donc essentiels, inventorier nos fiertés, nos regrets, nos désirs, nos blessures, nos renoncements… et bien entendu, nos instants inoubliables de bonheur. Mises bout à bout et portées par un désir de littérature, ces collections diraient beaucoup de nos vies, renvoyant au rang obscur qu’elles ne devraient jamais quitter, les dites, envahissantes et polluantes « enquêtes d’opinion ».

La troisième opportunité, pour le moins heureuse, qu’offrait en ce temps étale de nos confinements un atelier d’écriture sur Internet a rapport au temps et donc au travail : à la réécriture qui fait tant peur ou est si étrangère aux gens qui pratiquent les tables non virtuelles de nos « vieux » ateliers. Nous avons pu créer de la vacuité, de la vacance et chacun pouvait proposer plusieurs versions successives de ses textes. Nous nous sommes ainsi donné les moyens de professionnaliser une pratique des ateliers d’écriture traditionnelle qui, la plupart du temps, se satisfait à merveille de l’émotion non reproductible d’une seule fois, d’une seule lecture, d’une seule voix lestée par la bienveillance d’une écoute collégiale.

J’ai travaillé avec chacun des participants sur au moins trois versions de leur texte en respectant au mieux, l’essence, le vouloir, l’éventuelle maladresse ontologique qui fait l’originalité d’une écriture. Je veux dire en évitant de normer quoi que ce soit. En questionnant avant d’être correcteur. En accompagnant sur un itinéraire que je me gardais bien d’évaluer.

Voici donc 47 moments de bonheur volés à l’ambiance mélancolique d’un confinement. 47 souvenirs qui se tiennent sur la crête d’autant de mémoires, contribuant sans doute à en illuminer le drapé. Merci à chacun pour son talent, sa confiance, son impudeur nécessaire. Et à Philippe Schweyer d’avoir accueilli ce patchwork dans sa collection printemps/été.

Christophe Fourvel

+ Infos pratiques

Mise en vente : été 2020
Prix public : 10 €
Isbn : 978-2-491436-11-7
Format (L x H) : 120 x 180 mm
Genre : Recueil de textes
Editeur : Médiapop éditions
Nombre de pages : ?
Diffusion : CED / Distribution : BLDD

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